sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Naissance d'un pont
20 novembre 2019

Coca, ville (imaginaire) californienne de peu d'importance, écrasée par San Francisco, sa célèbre voisine. À sa tête, l'ambitieux John Johnson, dit le Boa. Après un voyage à Dubaï, pays de la démesure, chantier permanent, l'édile rêve en grand. Il veut sortir sa ville de l'ombre, montrer à la face du monde que Coca a de l'envergure. Pour cela, il lui faut un projet à la hauteur de sa mégalomanie. Ce sera un pont suspendu. Ouvrage d'art, monstre fabuleux, preuve indéniable de sa capacité à emmener la ville vers la gloire. Dès l'annonce de ce chantier colossal, entreprises du BTP, ouvriers spécialisés et simples manœuvres convergent vers Coca, tous réunis par un même but : construire un pont.

En lisant pour la première fois Maylis de Kerangal, on ne peut qu'être ébloui par son écriture incisive, nerveuse, parfois lyrique et par sa capacité à camper ses personnages en quelques phrases qui nous les rendent familiers instantanément. Mais si ce style si particulier fait des merveilles quand il s'agit d'évoquer les greffes d'organes (dans "Réparer les vivants"), il est moins évident lorsqu'elle parle de la construction d'un pont. Alors que l'on vibrait avec les malades, les médecins, les parents du donneur, on s'ennuie un peu avec les bétonneurs, les grutiers, les ouvriers. Et surtout, on a l'impression de lire le même livre ! Thème et enjeux différents, style et constructions du récit identiques. D'où une légère déception. L'auteure ne se renouvelle pas, applique le même schéma, utilise les mêmes ficelles. Cela reste un bon livre mais cela ne donne pas envie d'explorer plus avant son œuvre. Dommage.

La Goûteuse d'Hitler
18 novembre 2019

À la mort de sa mère, Rosa Sauer fuit Berlin et les bombes pour trouver refuge chez ses beaux-parents à Gross-Partsch, en Prusse orientale. Pourtant le village n'est pas le havre de paix espéré. Pas très loin, dans les bois, se cache la Wolfsschanze, la tanière du loup, le quartier général du führer. Très vite, Rosa est recrutée, avec neuf autres villageoises, par les SS pour devenir goûteuse. Hitler a peur du poison, aussi chaque jour, les dix femmes goûtent tous les plats qui lui seront servis. Pour Rosa, qui n'a jamais adhéré aux thèses nazies, chaque bouchée est une explosion de sentiments contradictoires. En ces temps de guerre, trois repas par jour pourraient représenter une aubaine mais l'angoisse d'être empoisonnée rôde, accompagnée par la honte et l'amertume de collaborer avec un régime qu'elle abhorre. Constamment surveillées par les SS, les femmes mangent et se toisent. Rosa, "la Berlinoise" se distingue par son élégance et sa réserve et devient la cible de l'hostilité des autres femmes. Mais au fil du temps, elle s'intègre, développe des affinités avec certaines de ses congénères, se fait des amies. Quand Gregor, son mari, est porté disparu sur le front russe, Rosa chavire et, pour ne pas couler, se raccroche à un officier nazi.

Librement inspirée de la vie de Margot Wölk qui, à l'âge de 96 ans s'est décidée à raconter son expérience de la guerre, l'histoire de Rosella Postorino aborde la Seconde Guerre mondiale de manière à la fois poignante et originale. À travers le destin de Rosa, on en apprend un peu plus sur le peuple allemand assujetti par un dictateur fou. Les SS, la Gestapo, autant d'outils pour brimer, effrayer, soumettre. Pour ces femmes, toute rébellion est réprimée par une violence physique qui s'ajoute à la violence psychologique suscitée par l'épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes, chaque bouchée pouvant être la dernière. Mais l'être humain est ainsi fait qu'il s'adapte à toutes les situations. Malgré l'angoisse et la brutalité, la l'amitié, la solidarité, l'amour survivent et réservent de bons moments au milieu du chaos.
Un roman magnifique. La fin, d'une tristesse infinie, le clôt merveilleusement. Un coup de cœur.

Astérix , Volume 38 : La fille de Vercingétorix

Volume 38 : La fille de Vercingétorix

Editions Albert René

9,99
17 novembre 2019

A la nuit tombée, Abraracourcix reçoit la visite de deux Arvenes venus lui confier une mission : accueillir pendant quelques jours, Adrénaline, la fille de ''celui dont on ne doit pas prononcer le nom'', le temps pour eux d'affréter un navire pour la mettre en sécurité à Londinium. Car si l'existence de la fille de Vercingétorix, puisque c'est de lui dont il s'agit, est une surprise pour tout le monde au village, le secret a été dévoilé à César par le traître Adictosérix. Depuis il ne pense qu'à la capturer pour en faire une parfaite romaine. Abraracourcix promet bien sûr de prendre soin de la précieuse mais néanmoins rebelle progéniture du chef guerrier. Et c'est à Astérix et Obélix qu'il confie la tâche de veiller sur l'adolescente qui, outre un caractère bien trempé, a aussi une fâcheuse tendance à fuguer. Les deux compères vont avoir fort à faire pour juguler les envies d'évasion de la jeune fille.

Par Toutatis ! Qu'arrive-t-il à nos irréductibles gaulois ? Tel Vercingétorix à Alésia, ils ont rendu les armes devant le scénario indigent de leurs dernières aventures. C'est fascinant de voir qu'avec les mêmes ingrédients deux cuisiniers peuvent produire deux plats totalement différents. On a donné à Jean-Yves Ferri des produits de qualité et qui ont fait leurs preuves, des épices et un tour de main et une fois sa petite cuisine effectuée, il nous livre une recette sans saveurs, sans originalité. Parsemé de jeux de mots qui ne font même pas sourire et de personnages réels tombés là comme un cheveu dans un bouillon fadasse, son plat n'est pas indigeste, non, il a juste autant de goût qu'un produit surgelé. Pourtant l'idée était bonne de frotter nos héros à une adolescente rebelle mais ça ne prend pas, il ne se passe rien et on ressort déçu d'une lecture qu'on préfèrera oublier très vite. Ce qui devrait être aisé d'ailleurs.

Je suis un des leurs

Editions Nouvelle Bibiliothèque

19,00
22 octobre 2019

A l'enterrement de sa grand-mère Inès, Raùl Pontes, remarque, dans l'église, un vieil homme qu'il ne connaît pas. Quand il interroge sa mère à son sujet, il obtient de haute lutte la confirmation de son intuition : l'inconnu n'est autre que son grand-père Horacio, le mari d'Inès qu'il croyait mort depuis trente ans. Les questions se bousculent dans sa tête mais sa priorité et de quitter la Suisse et de partir pour Lyon et la résidence médicalisée où vit le vieil homme. L'accueil est froid. Dur, revêche, buté, Horacio n'a que faire de ce petit-fils qui n'est même pas capable de lui parler en espagnol, la langue de ses origines. Mais Raùl insiste. La colère de sa mère et de ses trois sœurs aînées à l'idée qu'il puisse se rapprocher de son grand-père l'incite à creuser ce secret de famille. Et Horacio qui finit par accepter sa présence lui confie une mission : retrouver son grand amour, une gitane rencontrée à la fin de la guerre d'Espagne et dont il a été séparé. Raùl ne croit guère en ses chances, pourtant, il s'envole vers Madrid pour un voyage riche en enseignements et en émotions.

Grosse déception pour ce roman dont la lecture a été une véritable corvée.
D'abord le style est...et bien il n'y en a pas. Racontée à la première personne, souvent au passé simple, l'histoire est une suite de phrases écrites en langage parlé, les dialogues sont affligeants (dis-je, lui demandai-je, etc.) et l'intrigue est cousue de fil blanc avec une histoire d'amour impossible des plus navrantes. Quant aux personnages...ce sont des caricatures : les vieux sont bougons, la belle gitane danse le flamenco, ses frères sont ignobles, les espagnols sont, soit enfermés dans leurs souvenirs de la guerre civile (pour les plus âgés), soit des fêtards invétérés écumant les rues de Madrid toute la nuit (pour les plus jeunes) et le héros est affligé de trois sœurs et d'une mère qui sont de véritables mégères, mauvaises, castratrices et cupides. Les quatre, oui. Sans parler de son ignorance. Peut-on s'appeler Raùl Pontes et n'avoir jamais eu la curiosité de se renseigner sur son pays d'origine ? Des lacunes que l'auteur se charge de combler en étalant tout son savoir sur la guerre d'Espagne et sur la ville de Madrid. De façon maladroite certes mais cela sauve le roman du naufrage car on prend plaisir à se promener dans la capitale espagnole et les pages du journal d'Horacio sont riches de renseignements sur ce conflits qui a déchiré le pays durant trois ans et sur le sort réservé par la France aux républicains réfugiés de l'autre côté des Pyrénées.
Le matériel était là : la famille, les secrets, la guerre, l'amour, mais n'est pas Almudena Grandes qui veut.

L'hiver du commissaire Ricciardi
16 octobre 2019

Naples, mars 1931, an 9 du fascisme italien. Un vent glacial souffle sur la ville, dernière offensive de l'hiver avant la douceur du printemps. Loin de ces considérations météorologiques, le théâtre San Carlo est en effervescence. Le célèbrissime ténor Arnaldo Vezzi est dans les murs pour y jouer deux pièces. Adulé des foules et grand ami de Mussolini, l'homme est moins apprécié de ses collègues qui lui reprochent ses caprices et son arrogance. Aussi, les suspects sont-ils nombreux lorsque le chanteur est retrouvé assassiné dans sa loge. En charge de l'enquête, le commissaire Luigi Alfredo Ricciardi découvre le ténor baignant dans son sang, la gorge tranchée par un éclat de miroir, les murs rouges d'éclaboussures et le manteau et l'écharpe de l'artiste curieusement immaculés. Une larme coule sur sa joue et de sa bouche sort un air de Cavalleria rusticana. Mais cela, seul Ricciardi peut le voir et l'entendre. Depuis sa tendre enfance, le commissaire voit les morts. Un don, mais aussi un poids, qui l'a rendu triste, solitaire et a fait de cet aristocrate un policier doué mais trop étrange pour être aimé de ses collaborateurs.

Malgré le froid et la mort du ténor, Maurizio de Giovanni nous convie à une belle promenade dans la ville de Naples. On parcourt avec son commissaire les rues populaires comme les quartiers résidentiels, on déguste une sfogliatella chez Gambrinus, on entre dans les coulisses du magnifique théâtre San Carlo. Mais la balade est loin d'être bucolique. Au vent glacial s'ajoutent l'ambiance maussade induite par le fascisme et les morts que voit Ricciardi. Un policier taciturne mais attachant. Si ses supérieurs ne l'apprécient pas, il peut compter sur la vieille Rosa pour s'occuper de lui à la maison et sur son adjoint Maione qui l'accompagne dans son travail. Sans cesse confronté à la souffrance et aux morts violentes, Ricciardi se console aussi en observant Enrica, sa jeune voisine, dont la vue lui apporte paix et sérénité.
Quant Vezzi, l'ami personnel du Duce, il s'avère extrêmement antipathique malgré sa voix enchanteresse. Seul le monde lyrique pleure sa disparition, son entourage étant unanime pour dénoncer son comportement déplorable envers les femmes, le personnel et les membres de la troupe. Pour enquêter au théâtre, le commissaire demande de l'aide à un passionné d'opéra qui lui dévoile les secrets de ce monde qu'il ne connaît pas.
Un whodunit classique a priori mais qui dégage un charme particulier, sans doute grâce à la personnalité de Ricciardi et à la belle ville de Naples. Premier tome d'une série, cet hiver se prolonge au printemps et on a hâte de retrouver l'univers créé par Maurizio de Giovanni.