Le pont flottant des songes

Le pont flottant des songes

Junichirô Tanizaki

Folio

  • 30 mars 2015

    Jeune adulte, Tadasu se souvient avec des sentiments mêlés de son enfance à l'Ermitage des hérons, la maison familiale où il a grandi. Dans ce havre de paix, non loin de Kyoto, l'harmonie régne entre l'enfant, son père et sa mère. Mais celle-ci décède alors qu'il n'a que cinq ans. Après la période du deuil traditionnel, le père lui présente la femme qu'il souhaite épouser et qui sera sa nouvelle maman. C'est d'ailleurs ainsi qu'il est invité à l'appeler, tandis que le père la rebaptise Chinu, du nom de sa première femme. Très vite, la deuxième épouse adopte le comportement de la disparue. Elle joue du koto, trempe ses pieds dans l'étang, cite les poètes, considère Tadasu comme son fils, au point de le laisser téter ses seins le soir au coucher. Encouragée par le père, la complicité entre l'enfant et sa belle-mère est telle qu'il ne peut plus, dans ses souvenirs, différencier celle qui l'a mis au monde de celle qui l'a remplacée. Le seul écueil dans cette belle sérénité familiale a lieu lorsque Chinu tombe enceinte. Tadasu est le seul à se réjouir de cette grossesse dont ses parents évitent de parler. Et, peu après la naissance de Takeshi, celui-ci est placé à la campagne dans une famille adoptive. Même si Tadasu interprète cette décision comme la preuve de l'attachement inconditionnel de ses parents à sa seule personne, il aimerait que son frère revienne dans son vrai foyer mais n'ose s'opposer à leur volonté. D'autant que les forces de son père déclinent. L'homme va mourir mais pour partir en paix il obtient de son fils la promesse que celui-ci épouse la femme qu'il lui a choisie et que le couple s'occupe exclusivement du bien-être de Chinu. Tadasu obéit volontiers même s'il découvre qu'autour d'eux, on jase. La rumeur parle d'inceste...

    Dans cette nouvelle, brève mais si profonde, Junichirô TANAZAKI joue avec l'ambiguïté de situations a priori naturelles et paisibles mais qui recèlent une part latente de non-dits. Quand un père offre à son fils une nouvelle mère, quand celle-ci adopte les mots, les postures et les gestes de celle qu'elle remplace, le fils alors ne fait plus le distingo entre les deux femmes. Avec la candeur de l'enfance, il se prête au jeu initié par le père mais, sans lien du sang, l'amour maternel devient désir. Les gestes les plus innocents peuvent être tendancieux...Le sujet est délicat mais TANAZAKI ne tombe pas dans le piège de la lourdeur. Toute sa poésie est mise au service d'une histoire où ce qui n'est pas dit est tout aussi important que ce qui est décrit. Il évoque un Japon fantasmé -jardin zen, étang à carpes, bruissement de l'eau, pavillon de thé-, sait se faire sensuel, voire érotique, tait les motivations véritables de ses personnages pour faire réfléchir, deviner, supposer son lecteur. Ambiguë, équivoque, choquante peut-être, cette nouvelle est un trésor de finessse psychologique, de sérénité et de sensualité. A lire évidemment.